SUR UN ART DES " MASSES ENFANTINES "
par O. REVAULT D'ALLONNES

"Nous nous permettons de soumettre à nos lecteurs un texte, bref mais suggestif, dans lequel quelques étudiants en esthétique de l'Université de Paris I ont récemment résumé les connaissances qu'ils avaient acquises, en même temps qu'ils marquaient leurs distances par rapport à ce savoir. Toutefois, la Revue d'Esthétique ne saurait garantir l'exactitude des références, notamment bibliographiques, qui sont ici indiquées. Le texte, qui a circulé lors des cours et des séminaires d'esthétique, se présente sous la forme d'un tract polycopié intitulé :
 

INITIATION AUX MÉTHODES CRITIQUES

Texte proposé :

Une poule sur un mur
Qui picotait du pain dur
Picoti, picota,

Prends tes cliques et puis t'en va !

 
 

I. L'HISTOIRE LITTÉRAIRE TRADITIONNELLE nous enseigne qu'il s'agit là d'un texte relevant du genre comptine, encore vivace chez les enfants des écoles maternelles. La comptine est un poème bref, au rythme saccadé, à la conclusion stéréotypée, peu propre à l'expression de l'effusion lyrique.

Il. LA RECHERCHE DES SOURCES (Quellenforschung) nous permettrait de considérer sous un nouvel éclairage le drame de Claudel, Le Pain dur, et la nouvelle de Sartre, Le Mur. Le dernier vers, particulièrement pathétique, a pu dans le domaine plastique, inspirer le célèbre tableau de Greuze, Le Fils ingrat.

Il. L'ETHNOGRAPHIE nous invite à considérer ce texte comme une formule magique destinée à la désignation d'un membre du groupe à l'égard duquel va s'exercer un rite d'exclusion en vue, par exemple, d'un sacrifice humain.

IV. LE STRUCTURALISME : Roman Jakobson et Claude Lévi-Strauss nous donnent les moyens d'une approche entièrement nouvelle et particulièrement
enrichissante du texte. Ils aboutissent aux résultats suivants : le poème peut être considéré comme un objet absolu dans la mesure où il forme un tout de quatre vers nettement différenciés, tant sur le plan formel que sur le plan de la signification littérale ou symbolique, ces quatre vers pouvant être analysés de la manière suivante :
a) l'anecdote centrale, consistant en deux vers heptasyllabiques rimés, de structure similaire (quatre syllabes, trois syllabes). Elle est tout entière contenue dans une phrase nominale, dont le style s'apparente à celui des indications scéniques, ce qui contribue à la dramatisation du tableau, tandis que l'imparfait duratif " picotait ") introduit une attente et laisse présager un événement ponctuel ;
b) le refrain. Cette formule de caractère incantatoire est fondée à la fois sur la répétition d'un mot et sur la variation désinentielle, ici l'alternance i, a ;
c) l'interpellation finale : elle consiste en un vers heptasyllabique, formé de deux propositions indépendantes coordonnées, à l'impératif, ce qui révèle l'intervention, dans cette scène bucolique, de deux êtres humains en conflit, ou à la rigueur divin-humain si l'on pense, comme M. Jakobson, que le locuteur est Dieu lui-même, dont le mode favori est l'impératif.

V. M. STAROBINSKI retrouve ici les thèmes complémentaires de la transparence (nudité implicite de l'interlocuteur que l'on invite à se rhabiller) et de l'opacité ou de l'obstacle (le mur, le pain dur). Dans une perspective aussi moderne, on peut noter la présence d'un espace vertical, le mur (cf. Bachelard, Le Mur et la Rêverie de l'Évasion, P.U.F., 1952 ; Le Mur et la Rêverie de la Clôture, P.U.F ., 1963), et d'un espace horizontal, la route.

VI. LA PSYCHANALYSE. Madame Marie Bonaparte pense que la poule peut être une image de la mère, comme dans le langage quotidien (mère poule), le pain dur représentant le placenta (galetta en latin), et les cliques la membrane foetale. Le texte traduirait le regret du foetus parvenu à terme et obligé d'abandonner le ventre maternel lors de la parturition.

VII. CRITIQUE MARXISTE. Ce poème folklorique est précieux dans la mesure où il reflète le mécontentement du prolétariat agricole dans la société féodale secouée par les jacqueries. Le mur nous rappelle l'existence de la propriété privée ; la poule évoque la fameuse formule attribuée à Henri IV, monarque réformiste, sur la poule au pot ; le pain dur témoigne de l'aisance du propriétaire de la poule, qui nourrit la volaille avec les surplus de sa consommation privée (le pain étant l'aliment de base de la société française d'avant la Révolution). Le sens est clair : passant le long de la propriété close du seigneur ou du riche fermier, le travailleur nomade prolétarisé réprime l'envie de voler du pain ou de tordre le cou à la poule.

Le tract, malheureusement, s'arrête là. Les enseignants d'esthétique de l'Université ci-dessus mentionnée ont certes été satisfaits de voir que leurs étudiants avaient bien compris dans leurs grandes lignes les méthodes de l'esthétique contemporaine. Évidemment, à la lumière de travaux très récents, on peut regretter que ces étudiants n'aient pas entrevu la vérité, qui dispense, dans sa force limpide, de tous les savoirs terroristes et débiles précédemment accumulés : sous ses plumes de machine reproduisante, cette " poule " (ah ! si vous la connaissiez...) n'est en fait qu'un banal dispositif pulsionnel où vient mourir, dans l'oeuf, le grain d'un désir qui, mis au pied du mur, est bien obligé de se sublimer. Derrière la rationalité de la comptine, il y a un flux dont les pulsions donnent leur sens aux images.

Sans vouloir entamer un débat théorique, surtout après l'évocation de la solution réelle de l'énigme, nous nous permettrons de donner au lecteur la première traduction en français de la page consacrée par Theodor W. Adorno à la comptine française. On peut penser que l'esthéticien allemand la connaissait par la musique qu'elle a inspirée à Bela Bartok, toujours sollicité par le folklore. Il s'agit du fragment 837 des Minima Aesthetica :

Le plaisir enfantin à la comptine, qui refuse pour sa vérité immédiate l'ascension facile au monde de l'art, possède réellement sa négation dans le malaise actualisé pour lequel la marge du bon goût dans l'imitation de la nature reste intacte. C'est seulement ainsi que le beau peut prétendre échapper à son contexte temporel. Est impuissante contre cela l'incantation métonymique du picoti, picota, dérivée du verbe populaire, que le lieu commun finalement bourgeois du pain dur ne parvient pas à réaliser, dans le passage hégélien de la nature à l'art, la richesse satisfaite du dépassement. Le prosaïsme volontaire et la recherche du naïf contribuent, comme c'est toujours le cas, à faire exister quelque chose qui n'est pas. Tout en se prétendant admiratif d'une beauté, qui cependant en elle-même répugne à se montrer comme telle, le réalisme ne parvient qu'à écraser dans un tel poème le non-étant qui en constitue malgré tout et de façon non historique le contenu de vérité auquel attente toute apologie de la mimésis. Tandis que l'art, conforme à sa mission permanente, est tenté d'anticiper une société globale non existante, c'est bien la présence d'un sujet non existant, et non pas l'idéologie, qui devient absence du refus d'adhésion à l'ordre de l'inexistence dénoncé dans le dernier vers. Mais réciproquement, lorsque s'entête la valeur naturaliste du poème, c'est littéralement le bien fondé de l'esthétique elle-même qui risque de prendre ses cliques (die Pfötchen) et de s'en aller.

À défaut d'être " de masse " elle aussi, une recherche ne peut être féconde que si elle est collective. Aussi espérons-nous que nos lecteurs, au fil de leurs travaux, rencontreront de nouvelles données sur la comptine en général, et sur cette poule en particulier. Nous ne manquerons pas d'en faire profiter... les masses".

Ce texte d'Olivier Revault d'Allonnes aurait paru dans La Revue d'esthéthique, 3/4, de 1974. Il  a été réédité la même année en 10/18 sous le titre : "L'art de masse n'existe pas".

Merci à notre bien-aimé collègue, Simon PERRIER, de nous l'avoir communiqué.

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