Kant et le problème de l'irrationnel
(Christophe Paillard)



Que Kant critique le surnaturel ne présente rien de surprenant : l'esprit des Lumières n'est-il pas par excellence celui qui réduit le surnaturel (Übernatürlich) à la superstition (Aberglaube) ? En 1790, la Critique de la faculté de juger célébrait l'Aufklärung comme le processus qui consiste à se libérer des superstitions par l'usage autonome de la raison. Or, qu'est-ce que la superstition en général sinon la croyance au surnaturel (Kant, t. 2, pp. 1073-1074) ?  Kant la définit comme "la propension à placer une plus grande confiance dans ce qu'on pense arriver d'une façon non naturelle qu'en ce qui se laisse expliquer selon les lois de la nature, que ce soit physiquement ou moralement". La superstition désigne plus particulièrement la croyance aux manifestations externes du surnaturel par opposition à l'exaltation (Schwärmerei), qui est la croyance en ses manifestations internes. Kant distingue ainsi quatre types de rapport au surnaturel : l'exaltation (croyance aux effets de la grâce), la superstition (croyance aux miracles), l'illuminisme (croyance en la connaissance du mystère par des voies initiatiques) et la thaumaturgie (croyance en la maîtrise des moyens de la grâce par des voies occultes : t. 3, pp. 70 et 874). Sous toutes ses formes, l'hypothèse du surnaturel invalide la rationalité en infirmant ses principes avérés : elle contredit la raison théorique (la connaissance scientifique) et la raison pratique (l'exigence morale). Aussi constitue-t-elle la forme suprême du préjugé, le plus radical obstacle à l'avènement d'une pensée autonome. Après avoir condamné la magie dans les Rêves d'un visionnaire expliqués par des Rêves métaphysiques (1766), Kant questionne le surnaturel chrétien dans La religion dans les limites de la simple raison (1793) et dans Le conflit des facultés (1798), oeuvres majeures de sa philosophie de la religion. S'il ne conteste pas absolument la possibilité du surnaturel, son originalité est de la critiquer d'après l'idée d'une religion morale.

En affirmant les limites de la raison théorique, le criticisme stimule l'activité de la raison pratique. La science rencontre des limites infranchissables : elle ne peut connaître que les objets d'une expérience possible. Le suprasensible est inconnaissable. Kant récuse le dogmatisme de la métaphysique : rêveurs de la raison, les métaphysiciens précritiques ont fondé des systèmes grandioses sur la base d'hypothèses transcendantales, par nature invérifiables. Il récuse de même la prétention de la théologie à démontrer l'existence de Dieu : Dieu est objet de foi et non de savoir. Pour marquer les limites de la connaissance, le criticisme n'abolit pas la métaphysique. La raison pratique éprouve le besoin de postuler les objets suprasensibles que sont Dieu, la liberté et l'immortalité. Faute de pouvoir les connaître, elle doit les penser. Ce besoin de la raison motive la foi rationnelle ou croyance morale en Dieu. La foi rationnelle, c'est la religion morale. La religion doit être appréciée d'après la moralité, et non l'inverse.

Les Rêves d'un visionnaire réfutent E. Swedenborg, théosophe d'inspiration chrétienne. Auteur de volumineuses Arcana Caelestia qui relèvent de l'illuminisme, Swedenborg s'adonnait à la thaumaturgie : voyance, communication avec les morts et les esprits... La critique de son discours préfigure la Critique de la raison pure : "la métaphysique est une science des limites de l'entendement humain" (t. 1, p. 586). Les objets surnaturels dépassant les bornes de l'expérience, la raison ne peut pas plus en affirmer l'existence que la nier. Criticisme n'est pas dogmatisme. Reconnaissant qu'il est impossible de connaître ou de conclure quoi que ce soit du surnaturel, Kant n'en nie pas la réalité mais il conteste à Swedenborg le droit de l'établir et de fonder un système sur cette hypothèse transcendantale. La raison a pour destin d'ignorer l'inconnaissable. La prétendue science des arcanes célestes est l'oeuvre d'une imagination exaltée. Comme les systèmes des illuminés sont aisés à imaginer ! "Le royaume des ombres est le paradis des esprits à chimères" (p. 527). Les visionnaires n'arguent-ils cependant pas d'expériences pour justifier leurs thèses ? Certes, mais ces expériences qu'ils sont les seuls à faire relèvent de la Schwärmerei. Enfreignant les lois de l'expérience, elles sont sujettes à caution : elles "ne se laissent ramener à aucune loi de la sensation sur laquelle la plupart des hommes soient d'accord" (pp. 590-591). Les visionnaires sont-ils pas sujets à un dérèglement des sens (pathologie cérébrale) ? Leurs visions relèvent d'hallucinations : "c'est pourquoi, écrit malicieusement Kant qui venait de publier un Essai sur les maladies de la tête, je n'en veux pas du tout au lecteur si, au lieu de regarder les visionnaires comme des demi-citoyens de l'autre monde, il les envoie tout bonnement promener comme candidats à l'hôpital et se dispense par là de toute recherche ultérieure" (p. 563)... Ils sont des "rêveurs de la sensation" comme les métaphysiciens précritiques sont des "rêveurs de la raison". Le cas Swedenborg relève des deux pathologies. Ses visions l'apparentent aux hallucinés et son illuminisme aux métaphysiciens dogmatiques.

Les écrits sur le surnaturel chrétien expriment la même position  : Kant "n'admet pas la croyance aux miracles dans ses maximes (ni de la raison théorique, ni de la raison pratique) sans pourtant en contester la possibilité ou réalité" (t. 3, p. 109). Le fait qu'il n'exclut pas absolument la possibilité du miracle n'est pas une concession à la religion révélée mais la reconnaissance critique des limites de la raison. De ce qui dépasse l'expérience, il n'y a pas de savoir possible. Cependant la théorie et, plus encore, la pratique réduisent le mystère. La raison ne saurait admettre rien "de ce qui est en général du surnaturel, car c'est là précisément que cesse tout usage de la raison" (p. 70). Qu'est-ce que le miracle sinon ce qui survient à l'encontre des lois de la raison ? Les miracles "sont des événements dans le monde dont les causes obéissent à des lois d'action qui nous sont absolument inconnues et doivent le rester". Intimement liée à la connaissance des lois de la nature, "la raison est comme paralysée" par ce qui les contredit : "quand la raison se voit amputée des lois de l'expérience, elle n'est plus utile à rien dans un monde aussi enchanté" (pp. 107-110). Plus que la théorie, c'est la pratique qui commande la critique du miracle chez Kant. Si la raison pratique n'a pas le droit d'établir le surnaturel, elle a le devoir de récuser les miracles qui la contredisent. Ce principe motive la critique du miracle en général. C'est supposer en l'homme un "degré punissable d'incroyance morale" que de croire qu'il ne puisse se convertir à la religion sans un signe surnaturel. Que des miracles se soient produits dans le passé n'est pas impossible mais n'est jamais qu'un dogme de la foi historique, indifférent au salut et auquel l'on n'est pas tenu de croire. La religion morale doit se passer du miracle en tant qu'elle suppose la conversion libre, sincère et raisonnée de l'homme à ses principes : "Si une religion morale - qu'il ne faut pas rechercher dans des dogmes et des observations mais dans l'intention cordiale de remplir tous les devoirs de l'homme comme des commandements divins - doit être fondée, alors tous les miracles que l'histoire rattache à son introduction doivent à la fin rendre superflue la croyance au miracle en général" (pp. 104-105).

La raison pratique critique plus particulièrement la Grâce, l'Incarnation et la Révélation. 1/ Il est scandaleux d'attendre son perfectionnement moral de l'intercession de Dieu plutôt que du libre arbitre. Si "l'impossibilité de la grâce (...) ne se laisse nullement prouver", "le concept d'une assistance surnaturelle à notre faculté morale" est dangereux : "ce qui doit être imputé comme opération éthique bonne ne doit pas voir le jour par une influence étrangère, mais seulement par l'usage le meilleur possible de nos forces propres" (pp. 229-230). Admettre les effets de la grâce conduit au fatalisme et à l'exaltation, ennemis de la raison critique. 2/ Hormis une exception, Kant n'écrit jamais le nom de "Christ", témoignant de son refus de l'Incarnation. Jésus n'incarne l'idéal moral qu'en tant qu'il est homme. Il perdrait sa valeur d'exemple s'il était Christ : on ne peut exiger de nous que nous agissions comme un dieu. Son exemplarité requiert l'humanité. N'ayant "rien de pratique à tirer" de l'Incarnation, la raison doit l'interpréter dans le seul sens qui lui est conforme : Jésus incarne l'idéal de perfection morale agréable à Dieu, et non "la divinité séjournant corporellement dans un homme réel et agissant en lui comme une seconde nature" (pp. 840-842). Tenir pour nécessaire au salut la croyance à ce miracle et à tout ce qui a trait au surnaturel est superstition (p. 874). 3/ Une révélation surnaturelle est inconcevable : comment l'infini pourrait-il s'exprimer dans le fini ? A supposer que cela se puisse, la raison ne pourrait certifier l'origine divine d'une expérience qui transgresse les lois de l'expérience. Si la théorie est ici comme paralysée, la pratique établit avec une absolue certitude le caractère non-divin de la révélation qui contredit la loi morale, quand bien même elle s'accompagnerait des signes les plus extraordinaires. La raison pratique s'érige en juge du surnaturel : "si Dieu parlait vraiment à l'homme, celui-ci cependant ne pourrait jamais savoir que c'est Dieu qui lui parle. Il est absolument impossible que l'homme puisse saisir par ses sens l'infini, le différencier des êtres sensibles et par là le reconnaître. Mais que ce puisse ne pas être Dieu, dont il croit entendre la voix, il peut s'en persuader fort bien dans quelques cas ; car si ce qui lui est proposé par l'intermédiaire de cette voix, est contraire à la loi morale, le phénomène peut bien lui sembler aussi majestueux que possible et dépassant la nature tout entière : il lui faut pourtant le tenir pour une illusion". Et Kant de citer "le mythe du sacrifice qu'Abraham, sur ordre divin, voulut offrir en immolant et en brûlant son fils unique (le pauvre enfant apporta même à cette fin, sans le savoir, le bois). Abraham aurait dû répondre à cette prétendue voix divine : <<Que je ne doive pas tuer mon bon fils, c'est parfaitement sûr ; mais que toi qui m'apparais, tu sois Dieu, je n'en suis pas sûr et je ne peux non plus le devenir, quand bien même cette voix tomberait, retentissante du ciel (visible) >>" (t. 3, pp. 871-872 : cf. p. 108). Confrontée au choix d'Abraham, la raison pratique eût rejeté, avec l'injonction sacrificielle de Dieu, la promesse de son alliance...
 

Cette singulière exégèse témoigne que "la spécificité de l'expérience religieuse (...) échappe à Kant" : "la solution qu'il propose fait bon marché du contenu de la foi, et ne retient de la religion que l'ordre d'obéir à la seule loi morale, ce qui (...) est la priver de l'essentiel de son sens" (F. Alquié in Kant, t. 3, pp. 4-5). Son rationalisme dissout l'expérience religieuse, qu'on l'appréhende sous le rapport de la foi, de la grâce ou de la présence vécue. Cette dissolution n'est pas inadvertance. La critique de la croyance au surnaturel est la condition d'avènement d'une religion dans les limites de la raison (M. Lequan, pp. 64 sqq. ; cf. pp. 439 sqq.). L'Übernatürlich constitue cette part d'irrationalité qui empêche la foi historique de coïncider avec la foi rationnelle et morale. Sa critique n'implique pas chez Kant la condamnation du christianisme mais le souci de l'harmoniser à la raison. Le postulat du suprasensible suffit à maintenir la religion : théoriquement invérifiable, l'hypothèse du surnaturel est pratiquement dangereuse. Que la conservation du message chrétien s'effectue au prix de la doctrine et du mystère résulte des exigences mêmes du rationalisme kantien. Quand les lois de l'expérience font défense à la théorie d'admettre les manifestations internes ou externes du surnaturel, la raison pratique réprouve l'exaltation et la superstition, ces fléaux de la pensée autonome. L'avènement de l'Aufklärung supposait que fussent traduites devant le tribunal de la raison les diverses formes de croyance au surnaturel.

J. BOHATEC, Die Religionsphilosophie Kants in der Religion innerhalb der Grenzen der blossen Vernunft, Hildesheim, G. Olms, 1966 (rééd.) ; R. EISLER, Kant-Lexikon, Paris, Gallimard, 1994 ; J. FERRARI éd., L'Année 1793. Kant. Sur la politique et la religion, Paris, Vrin, 1995 ; E. KANT, Oeuvres philosophiques, éd. sous la direction de F. Alquié, Paris, Gallimard, 3 vol., 1980-1986 ; M. LEQUAN, La philosophie morale de Kant, Paris, Seuil, 2001.

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