Le sens commun
Liberté et autonomie
Le concept de liberté
d'indifférence
Liberté et humanité
Liberté et
responsabilité morale
L'illusion du libre arbitre
Le fatalisme de Diderot
Liberté et maîtrise
de la nature
Liberté et adversité
Le déterminisme
laplacien et ses critiques
Point de liberté sans
lois
Le sens commun (non-philosophique) de la liberté : l'assouvissement de ses désirs
Le Choeur des Contrebandiers dans la Carmen de Bizet :
<<Comme c'est beau, la vie errante !
Pour pays l'univers,
et pour loi sa volonté.
Et surtout la chose enivrante,
La liberté ! La liberté !>>.
BIZET, Carmen, fin de l'Acte II.
Le sens philosophique de la liberté : autonomie de la raison
<<Il faut, en outre, préciser contre
le sens commun que la formule "être libre" ne signifie pas "obtenir
ce qu'on a voulu", mais "se déterminer à vouloir (au sens
large de choisir) par soi-même". Autrement dit, le succès
n'importe aucunement à la liberté. La discussion qui oppose
le sens commun aux philosophes vient ici d'un malentendu : le concept empirique
et populaire de "liberté" produit de circonstances historiques,
politiques et morales, équivaut à "faculté d'obtenir
les fins choisies". Le concept technique et philosophique de liberté,
le seul que nous considérions ici, signifie seulement : autonomie
du choix. Il faut cependant noter que le choix étant identique au
faire suppose, pour se distinguer du rêve et du souhait, un commencement
de réalisation. Ainsi, ne dirons-nous pas qu'un captif est toujours
libre de sortir de prison, ce qui serait absurde, ni non plus qu'il est
toujours libre de souhaiter l'élargissement, ce qui serait une lapalissade
sans portée, mais qu'il est toujours libre de chercher à
s'évader (ou à se faire libérer) - c'est-à-dire
que, quelle que soit sa condition, il peut pro-jeter son évasion
et s'apprendre à lui-même la valeur de son projet par un début
d'action>>.
SARTRE, Bac B, 1984.
Descartes : l'indifférence est le plus bas degré de la liberté
" Quant au libre arbitre, je suis entièrement d'accord avec ce qu'en a écrit le Révérend Père. Et, pour exposer plus complètement mon opinion, je voudrais noter à ce sujet que l'indifférence me semble signifier proprement l'état dans lequel se trouve la volonté lorsqu'elle n'est pas poussée d'un côté plutôt que de l'autre par la perception du vrai ou du bien ; et c'est en ce sens que je l'ai prise lorsque j'ai écrit que le plus bas degré de la liberté est celui où nous nous déterminons aux choses pour lesquelles nous sommes indifférents. Mais peut-être d'autres entendent-ils par indifférence la faculté positive de se déterminer pour l'un ou l'autre de deux contraires, c'est-à-dire de poursuivre ou de fuir, d'affirmer ou de nier. Cette faculté est positive, je n'ai pas nié qu'elle fût dans la volonté. Bien plus, j'estime qu'elle s'y trouve, non seulement dans ces actes où elle n'est poussée par aucune raison évidente d'un côté plutôt que de l'autre, mais aussi dans toutes les autres; à tel point que, lorsqu'une raison très évidente nous porte d'un côté, bien que, moralement parlant, nous ne puissions guère choisir le parti contraire, absolument parlant, néanmoins, nous le pouvons. Car il nous est toujours possible de nous retenir de poursuivre un bien clairement connu ou d'admettre une vérité évidente, pourvu que nous pensions que c'est un bien d'affirmer par là notre libre arbitre.
De plus, il faut remarquer que la liberté peut être considérée dans les actions de la volonté avant leur accomplissement, ou pendant leur accomplissement.
Considérée dans ces actions avant leur accomplissement, la liberté implique l'indifférence entendue dans le second sens, mais non dans le premier. Et bien que, lorsque nous opposons notre propre jugement aux ordres reçus des autres, nous nous disions plus libres de faire ce pour quoi rien ne nous a été prescrits par autrui, et où il nous est permis de suivre notre propre jugement, que de faire ce qui nous est interdit, nous ne pouvons pas dire de la même façon, quand nous opposons les uns aux autres nos jugements ou nos connaissances, que nous sommes plus libres de faire les choses qui ne nous semblent ni bonnes ni mauvaises, ou dans lesquelles nous voyons autant de raisons de bien que de raisons de mal, que de faire celles où nous voyons beaucoup plus de bien que de mal.
Une plus grande liberté consiste en effet ou bien dans une plus grande facilité de se déterminer, ou bien dans un plus grand usage de cette puissance positive que nous avons de suivre le pire, tout en voyant le meilleur. Si nous suivons le parti où nous voyons le plus de bien, nous nous déterminons plus facilement; mais si nous suivons le parti contraire, nous usons davantage de cette puissance positive. Et ainsi, nous pouvons toujours agir plus librement dans les choses où nous voyons plus de bien que de mal, que dans les choses appelées par nous adiaphora, ou indifférentes. En ce sens aussi on peut dire que les choses qui nous sont commandées par les autres et que sans cela nous ne ferions point de nous-mêmes, nous les faisons moins librement que celles qui ne nous sont pas commandées; car le jugement qu'elles sont difficiles à faire est opposé au jugement qu'il est bon de faire ce qui est commandé, et, ces deux jugements, plus ils nous meuvent également, plus ils mettent en nous d'indifférence prise au premier sens.
Considérée maintenant dans les actions
de la volonté, pendant qu'elles s'accomplissent, la liberté
n'implique aucune indifférence, qu'on la prenne au premier ou au
deuxième sens; parce que ce qui est fait ne peut pas demeurer non
fait, étant donné qu'on le fait. Mais la liberté consiste
dans la seule facilité d'exécution, et alors, libre, spontané
et volontaire, ne sont qu'une même chose. C'est en ce sens que j'ai
écrit que j'étais porté d'autant plus librement vers
quelque chose que j'étais poussé par plus de raisons, car
il est certain que notre volonté se meut alors avec plus de facilité
et d'élan."
DESCARTES, Lettre à Mesland, 9 février
1645 in Oeuvres philosophiques, Paris, Garnier, t.3, p.551 sq.
Liberté, détermination et indétermination : le libre arbitre n'est pas une liberté d'indifférence
« Quand je dis que nous avons le sentiment
intérieur de notre liberté, je ne prétends pas soutenir
que nous ayons le sentiment intérieur d'un pouvoir de
nous déterminer à vouloir quelque
chose sans aucun motif physique (l) ; pouvoir que quelques gens appellent
indifférence pure. Un tel pouvoir me
paraît renfermer une contradiction manifeste
(...); car il est clair qu'il faut un motif, qu'il faut pour ainsi dire
sentir, avant que de consentir. Il est vrai que souvent nous ne pensons
pas au motif qui nous a fait agir; mais c'est que nous n'y faisons pas
réflexion, surtout dans les choses qui ne sont pas de conséquence.
Certainement il se trouve toujours quelque motif secret et confus dans
nos moindres actions; et c'est même ce qui porte quelques personnes
à soupçonner et quelquefois à soutenir qu'ils (2)
ne sont pas libres; parce qu'en s'examinant avec soin, ils découvrent
les motifs cachés et confus qui les font vouloir. Il est vrai qu'ils
ont été agis pour ainsi dire, qu'ils ont été
mus; mais ils ont aussi agi par l'acte de leur consentement, acte qu'ils
avaient le pouvoir de ne pas donner dans le moment qu'ils l'ont donné;
pouvoir, dis-je, dont ils avaient le sentiment intérieur dans le
moment qu'ils en ont usé, et qu'ilsn'auraient osé nier si
dans ce moment on les en eût interrogés. »
MALEBRANCHE, De la recherche de la vérité,
Ier Eclaircissement
(]) motif physique : motif qui agit sur la volonté
(2) ils, c'est-à-dire : ces personnes
La liberté constitutive de notre humanité
"Je ne vois dans tout animal qu'une machine ingénieuse, à qui la nature a
donné des sens pour se remonter elle-même, et pour se garantir, jusqu'à un
certain point, de tout ce qui tend à la détruire, ou à la déranger. J'aperçois
précisément les mêmes choses dans la machine humaine, avec cette différence que
la nature seule fait tout dans les opérations de la bête, au lieu que l'homme
concourt aux siennes, en qualité d'agent libre. L'un choisit ou rejette par
instinct, et l'autre par un acte de liberté ; ce qui fait que la bête ne peut
s'écarter de la règle qui lui est prescrite, même quand il lui serait avantageux
de le faire, et que l'homme s'en écarte souvent à son préjudice. C'est ainsi
qu'un pigeon mourrait de faim près d'un bassin rempli des meilleures viandes, et
un chat sur des tas de fruits, ou de grain, quoique l'un et l'autre pût très
bien se nourrir de l'aliment qu'il dédaigne, s'il s'était avisé d'en essayer ;
c'est ainsi que les hommes dissolus se livrent à des excès, qui leur causent la
fièvre et la mort ; parce que l'esprit déprave les sens, et que la volonté parle
encore quand la nature se tait.
Tout animal a des idées puisqu'il a des
sens, il combine même ces idées jusqu'à un certain point, et l'homme ne diffère
de la bête que du plus au moins. Quelques philosophes ont même avancé qu'il y a
plus de différence de tel à tel homme que de tel homme à telle bête ; ce n'est
donc pas tant l'entendement qui fait parmi les animaux la distinction spécifique
de l'homme que sa qualité d'agent libre. La nature commande à tout animal et la
bête obéit. L'homme éprouve la même impression, mais il se reconnait libre
d'acquiescer, ou de résister ; et c'est surtout dans la conscience de cette
liberté que se montre la spiritualité de son âme : car la physique explique en
quelque manière le mécanisme des sens et la formation des idées ; mais dans la
puissance de vouloir ou plutôt de choisir, et dans le sentiment de cette
puissance on ne trouve que des actes purement spirituels, dont on n'explique
rien par les lois de la mécanique.
Jean-Jacques ROUSSEAU, Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi
les hommes, Ière partie.
Liberté, nécessité et responsabilité : l'exigence de la moralité prouve-t-elle l'existence de la liberté ?
"L'homme possède le libre arbitre, ou alors
les conseils, les exhortations, les préceptes, les interdictions,
les récompenses et les châtiments seraient vains. Pour établir
la preuve de la liberté, considérons d'abord que certains
êtres agissent sans aucun jugement, comme la pierre qui tombe vers
le bas, et tous les êtres qui n'ont pas la connaissance. D'autres
êtres agissent d'après un certain jugement, mais qui n'est
pas libre. Ainsi les animaux telle la brebis qui, voyant le loup, juge,
qu'il faut le fuir ; c'est un jugement naturel, non pas libre, car elle
ne juge pas en rassemblant des données, mais par un instinct naturel.
Et il en va de même pour le jugement des animaux. Mais l'homme agit
d'après un jugement ; car, par sa faculté de connaissance,
il juge qu'il faut fuir quelque chose ou le poursuivre. Cependant, ce jugement
n'est pas l'effet d'un instinct naturel s'appliquant à une action
particulière, mais d'un rapprochement de données opéré
par la raison. C'est pourquoi l'homme agit selon un jugement libre, car
il a la faculté de se porter à divers objets. En effet, dans
le domaine du contingent, la raison peut suivre des directions opposées,
comme on le voit dans les syllogismes dialectiques et les arguments de
la rhétorique. Or, les actions particulières sont contingentes
; par suite, le jugement rationnel qui porte sur elles peut aller dans
un sens ou dans l'autre, et n'est pas déterminé à
une seule chose. En conséquence, il est nécessaire que l'homme
ait le libre arbitre, par le fait même qu'il est doué de raison.
THOMAS d'AQUIN, Somme théologique, I, q. 83.
"cette opinion (de la nécessité)
est hérétique. Elle supprime en effet la notion de mérite
et de démérite dans les actes humains, car il ne semble pas
que soit méritoire ou déméritoire qu'on accomplisse
ainsi par nécessité ce qu'on ne peut éviter. Il faut
même la ranger au nombre des opinions qui sont étrangères
à la philosophie, parce que non seulement elle est contraire à
la foi, mais elle ruine tous les principes de la philosophie morale. Car
si rien ne vient de nous, mais si nous sommes poussés à vouloir
par nécessité, la délibération, le conseil
et le précepte, la punition, la louange et le blâme, sur lesquels
porte la philosophie morale, sont supprimés".
THOMAS d'AQUIN, De Malo, q. 6, réponse,
trad. par les moines de Fontgombault, Paris, Nouvelles Editions Latines.
"Je le déclare, quelle que soit la cause
nécessaire qui précède une action, si cette dernière
est néanmoins interdite, celui qui l'accomplit volontairement peut
à bon droit être puni. Supposons par exemple, que la loi interdise
le vol sous peine de mort, et qu'il y ait un homme qui, par la force de
la tentation soit poussé nécessairement à voler et
qui, là-dessus, soit mis à mort : ce châtiment n'en
dissuade-t-il pas d'autres de voler ? N'est-il pas cause que d'autres ne
voleront pas ? Ne forme-t-il pas, ne façonne-t-il pas leur volonté
à la justice ? Faire la loi, c'est donc faire une cause de justice
et rendre la justice nécessaire ; et par conséquent, ce n'est
pas une injustice que de faire une telle loi. L'intention de la loi
n'est pas de faire souffrir le délinquant à cause de ce qui
est passé et qui ne peut être défait, mais de le rendre,
ainsi que d'autres, justes, alors qu'ils ne le seraient pas autrement ;
elle ne regarde donc pas au mal de l'acte passé, mais au bien à
venir, car, sans cette bonne intention pour l'avenir, nul acte passé
d'un délinquant ne pourrait justifier qu'on le tuât aux yeux
de Dieu.
Mais, direz-vous, où est la justice de
tuer un homme pour en amender un autre, si ce qui a été fait
était nécessaire ? A cela, je réponds que l'on tue
des hommes justement, non pas parce que leurs actions ne sont pas nécessaires,
mais parce qu'elles sont nuisibles, et que l'on épargne et préserve
ceux qui ne sont pas nuisibles. Là, en effet, où il n'existe
pas de loi, ni le fait de tuer ni aucun autre ne peut être injuste
; et par droit de nature, nous détruisons, sans être injustes,
tout ce qui est nuisible, à la fois bêtes et hommes ; et,
quant aux bêtes, nous les tuons justement lorsque nous le faisons
en vue de notre préservation, bien que, selon l'aveu de Monseigneur
l'Evêque, leurs actions, étant seulement spontanées
et non libres, soient toutes rendues nécessaires et déterminées
à cet objet singulier qu'elles réaliseront. Quant aux hommes,
lorsque nous formons des sociétés ou des républiques,
nous n'abandonnons pas notre droit de tuer, excepté dans certains
cas tels que le meurtre, le vol ou autres actions criminelles ; si bien
que le droit que possède la république de mettre un homme
à mort pour ses crimes, n'est pas créé par la loi,
il est ce qui reste du droit de nature premier, que tout homme possède,
de se préserver ; la loi, en effet, n'ôte pas ce droit dans
le cas des criminels, pour lesquelles elle a fait exception. On n'est donc
pas mis à mort ou puni parce que le vol qu'on a commis résultait
de l'élection, mais parce qu'il était nuisible et contraire
à la préservation des autres, et le châtiment qui conduit
à la préservation des autres, punissant ceux qui causent
volontairement des torts et personne d'autre, forme et façonne la
volonté des hommes pour qu'elle soit ce qu'ils souhaiteraient qu'elle
fût. Il devient ainsi évident que, de la nécessité
d'une action volontaire, on ne peut inférer l'injustice de la loi
qui interdit celle-ci, ou du magistrat qui la punit".
T. HOBBES, De la liberté et de la nécessité,
trad. F. Lessay, Librairie philosophique J. Vrin, 1993, pp. 76-78.
"J'ai aussi remarqué (...), que, suivant
le célèbre M. Conring, la justice qui punit par des peines
médicinales, pour ainsi dire, c'est-à-dire pour amender le
criminel, ou du moins pour donner exemple aux autres, pourrait avoir lieu
dans le sentiment de ceux qui détruisent la liberté, exempte
de la nécessité ; mais que la véritable justice vindicative,
qui va au-delà du médicinal, suppose quelque chose de plus,
c'est-à-dire l'intelligence et la liberté de celui qui pèche,
parce que l'harmonie des choses demande une satisfaction, un mal de passion,
qui fasse sentir sa faute à l'esprit après le mal d'action
volontaire où il a donné son agrément. Aussi M. Hobbes,
qui renverse la liberté, a-t-il rejeté la justice vindicative
(...)"
LEIBNIZ, Théodicée.
"Ce que j'ai dit dans ma lettre précédente,
que nous sommes inexcusables devant Dieu parce que nous sommes au pouvoir
de Dieu comme l'argile dans la main du potier, doit être entendu
en ce sens que personne ne peut adresser de reproches à Dieu parce
que Dieu lui a donné une nature faible ou une âme sans vigueur.
Comme il serait absurde en effet que le cercle se plaignît parce
que Dieu ne lui a pas donné les propriétés de la sphère,
ou un enfant qui souffre de la pierre, parce que Dieu ne lui a pas donné
un corps sain, de même un homme sans vigueur en son âme ne
peut se plaindre parce que Dieu lui a refusé la force morale, la
connaissance vraie et l'amour de Dieu lui-même, et lui a donné
une nature si faible qu'il ne peut contenir et régler ses désirs.
Rien de plus, en effet, n'appartient à la nature d'aucune chose
que ce qui suit nécessairement de sa cause telle qu'elle est donnée.
Que d'ailleurs il n'appartient pas à la nature de tout homme d'avoir
une âme forte et qu'il ne soit pas plus en notre pouvoir de posséder
la santé du corps que celle de l'âme, nul ne peut le
nier, à moins qu'il ne veuille s'inscrire en faux contre l'expérience
et contre la raison. Mais insistez-vous, si les hommes péchent par
une nécessité de nature, ils sont donc excusables. Vous n'expliquez
pas ce que vous voulez conclure de là. Voulez-vous dire que Dieu
ne peut s'irriter contre eux ou qu'ils sont dignes de la béatitude,
c'est-à-dire dignes d'avoir la connaissance et l'amour de Dieu ?
Si c'est dans le premier sens je l'accorde entièrement : Dieu ne
s'irrite pas, tout arrive selon son décret. Mais je ne vois pas
que ce soit là une raison pour que tous parviennent à la
béatitude : les hommes, en effet, peuvent être excusables
et néanmoins privés de la béatitude et souffrir des
tourments de bien des sortes. Un cheval est excusable d'être cheval
et non homme. Qui devient enragé par la morsure d'un chien, doit
être excusé à la vérité et cependant
on a le droit de l'étrangler. Et qui, enfin, ne peut gouverner
ses désirs, ni les contenir par la crainte des lois, bien qu'il
doive être excusé en raison de sa faiblesse, ne peut cependant
jouir de la paix de l'âme, de la connaissance et de l'amour de Dieu,
mais périt nécessairement. Il n'est pas nécessaire
ici, je pense, de faire observer que l'Ecriture, quand elle dit que Dieu
s'irrite contre les pécheurs, qu'il est le juge qui connaît
des actions humaines, prend des décisions et rend des arrêts
à leur sujet, parle d'une manière tout humaine et suivant
les opinions reçues du vulgaire, parce que son but n'est pas d'enseigner
la philosophie ni de rendre les hommes savants, mais de les rendre obéissants".
SPINOZA, Lettre à Oldenburg.
"Quant à la morale, ce système (i.e.
de la nécessité) rend la vertu un pur bonheur, et le vice
un pur malheur ; il détruit donc toute la vanité et toute
la présomption qu'on peut tirer de la vertu, et donne beaucoup de
pitié pour les méchans sans inspirer de haine contre eux.
Il n'ôte nullement l'espérance de les corriger ; parce qu'à
force d'exhortations et d'exemples, on peut mettre dans leur cerveau les
dispositions qui les déterminent à la vertu, et c'est ce
qui conserve les lois, les peines et les récompenses.
Les criminels sont des monstres qu'il faut étouffer
en les plaignant ; leur supplice en délivre la société,
et épouvante ceux qui seraient portés à leur ressembler.
On ne doit qu'à son tempérament
même les bonnes qualités ou le penchant au bien, et il n'en
faut point faire honneur à une certaine raison dont on reconnaît
en même temps l'extrême faiblesse. Ceux qui ont le bonheur
de pouvoir travailler sur eux-mêmes, fortifient les dipositions naturelles
qu'ils avaient au bien.
Enfin ce système ne change rien à
l'ordre du monde, sinon qu'il ôte aux honnêtes gens un sujet
de s'estimer et de mépriser les autres, et qu'il les porte à
souffrir des injures sans avoir d'indignation, ni d'aigreur contre ceux
dont ils les reçoivent. J'avoue néanmoins que l'idée
que l'on a de pouvoir se retenir sur le vice est une chose qui aide souvent
à nous retenir, et que la vérité que nous venons de
découvrir est dangereuse pour ceux qui ont de mauvaises inclinations.
Mais ce n'est pas la seule matière sur laquelle il semble que Dieu
ait pris soin de cacher au commun des mortels les vérités
qui leur auraient pu nuire.
FONTENELLE, Traité de la liberté
de l'âme.
"Tout ce que je vous débite là,
lecteur, je le tiens de Jacques, je vous l'avoue, parce que je n'aime pas
à me faire honneur de l'esprit d'autrui. Jacques ne connaissait
ni le nom de vice, ni le nom de vertu. Il prétendait qu'on était
heureusement ou malheureusement né. Quand il entendait prononcer
les mots récompenses et châtiments, il haussait les épaules.
Selon lui, la récompense était l'encouragement des bons,
le châtiment, l'effroi des méchants. <<Qu'est-ce autre
chose, disait-il, s'il n'y a point de liberté et que notre destinée
soit écrite là-haut ?>> Il croyait qu'un homme s'acheminait
aussi nécessairement à la gloire ou à l'ignominie
qu'une boule qui aurait la conscience d'elle-même suit la pente d'une
montagne, et que, si l'enchaînement des causes et des effets qui
forment la vie d'un homme depuis le premier instant de sa naissance jusqu'à
son dernier soupir nous était connu, nous resterions convaincus
qu'il n'a fait que ce qu'il était nécessaire de faire. Je
l'ai plusieurs fois contredit, mais sans avantage et sans fruit. En effet
que répliquer à celui qui vous dit : <<Quelle que soit
la somme des éléments dont je suis composé, je suis
un ; or une cause une n'a qu'un effet ; j'ai toujours été
une cause une, je n'ai jamais eu qu'un effet à produire ; ma durée
n'est donc qu'une suite d'effets nécessaires>>. C'est ainsi que
Jacques raisonnait d'après son capitaine. La distinction d'un monde
physique et d'un monde moral lui semblait vide de sens. Son capitaine lui
avait fourrré dans la tête toutes ces opinions qu'il avait
puisées, lui, dans son Spinoza qu'il savait par coeur. D'après
ce système, on pourrait s'imaginer que Jacques ne se réjouissait,
ne s'affligeait de rien ; cela n'était pourtant pas vrai. Il se
conduisait comme vous et moi. Il remerciait son bienfaiteur, pour qu'il
lui fît encore du bien ; il se mettait en colère contre l'homme
injuste, et quand on lui objectait qu'il ressemblait alors au chien qui
mord la pierre qui l'a frappé : <<Nenni, disait-il, la pierre
mordue par le chien ne se corrige pas, l'homme injuste est modifié
par le bâton>>"
DIDEROT, Jacques le fataliste.
"On suppose à l'homme qui a un vice, une
liberté qui le rend coupable à nos yeux ; le défaut
tombe communément sur le compte de la nature ; on excuse l'homme,
on accuse la nature. Lorsque la philosophie discute ces distinctions avec
une exactitude bien scrupuleuse, elle les trouve souvent vides de sens.
Un homme est-il plus maître d'être pusillanime, voluptueux,
colère en un mot, que louche, bossu ou boiteux ? Plus on accorde
à l'organisation, à l'éducation, aux moeurs nationales,
au climat, aux circonstances qui ont disposé de notre vie depuis
l'instant où nous sommes tombés du sein de la nature, jusqu'à
celui où nous existons, moins on est vain des bonnes qualités
qu'on possède, et qu'on se doit si peu à soi-même,
plus on est indulgent pour les défauts et les vices des autres ;
plus on est circonspect dans l'emploi des mots vicieux et vertueux, qu'on
ne prononce jamais sans amour ou sans haine, plus on a de penchant à
leur substituer ceux de malheureusement et d'heureusement nés, qu'un
sentiment de commisération accompagne toujours. Vous avez pitié
d'un aveugle ; et qu'est-ce un méchant, sinon un homme qui a la
vue courte, et qui ne voit pas au-delà du moment où il agit
?"
DIDEROT, Encyclopédie, article "Vice".
Kant : l'exigence de la loi morale prouve l'existence de la liberté... Contrainte pénale et conscience morale.
"Donc c'est la loi morale, dont nous avons immédiatement
conscience (...), qui s'offre d'abord à nous et nous mène
directement au concept de la liberté, en tant qu'elle est représentée
par la raison comme un principe de détermination, que ne peut dominer
aucune condition sensible et qui, bien plus, en est totalement indépendant.
(...)
Supposons que quelqu'un affirme, en parlant de
son penchant au plaisir, qu'il lui est tout à fait impossible d'y
résister quand se présente l'objet aimé et l'occasion
: si, devant la maison où il rencontre cette occasion, une potence
était dressée pour l'y attacher aussitôt qu'il aurait
satisfait sa passion, ne triompherait-il pas alors de son penchant ? On
ne doit pas chercher longtemps ce qu'il répondrait. Mais demandez-lui
si, dans le cas où son prince lui ordonnerait, en le menaçant
d'une mort immédiate, de porter un faux témoignage contre
un honnête homme qu'il voudrait perdre sous un prétexte plausible,
il tiendrait comme possible de vaincre son amour pour la vie, si grand
qu'il puisse être. Il n'osera peut-être assurer qu'il le ferait
ou qu'il ne le ferait pas, mais il accordera sans hésiter que cela
lui est possible. Il juge donc qu'il peut faire une chose, parce qu'il
a conscience qu'il doit (soll) la faire et il reconnaît ainsi en
lui la liberté qui, sans la loi morale, lui serait restée
inconnue".
E. KANT, Critique de la raison pratique, trad.
Picavet, PUF, pp. 29-30.
L'illusion du libre arbitre : le témoignage de la conscience prouve-t-il la liberté ? Le point de vue de trois "fatalistes"
"Deux philosophes disputent sans s'entendre, par
exemple, sur la liberté de l'homme. L'un dit : <<L'homme est
libre, je le sens>>. L'autre parle de l'homme réel, agissant, occupé
et mû.
Histoire expérimentale de celui-ci. Je
le suis, et je l'examine ; c'était un géomètre. Il
s'éveille : tout en rouvrant les yeux, il se remet à la solution
du problème qu'il avait entamé la veille ; il prend sa robe
de chambre, il s'habille sans savoir ce qu'il fait ; il se met à
sa table, il prend sa règle et son compas ; il trace des lignes
; il écrit des équations, il combine, il calcule sans savoir
ce qu'il fait. Sa pendule sonne ; il regarde l'heure qu'il est ; il se
hâte d'écrire plusieurs lettres qui doivent partir par la
poste du jour. Ses lettres écrites, il s'habille, il sort, il va
dîner chez son ami. La rue où demeure cet ami est embarrassée
de pierres, notre géomètre serpente entre ces pierres, il
s'arrête tout court. Il se rappelle que ses lettres sont restées
sur la table ouvertes, non cachetées, et non dépêchées
; il revient sur ses pas, il allume sa bougie, il cachette ses lettres,
il les porte lui-même à la poste ; de la poste, il regagne
la maison où il se propose de dîner ; il y entre, il s'y trouve
au milieu d'une société de philosophes ses amis. On parle
de liberté, et il soutient à cor et à cri que l'homme
est libre : je le laisse dire, mais à la chute du jour, je le tire
en un coin, et je lui demande compte de ses actions. Il ne sait rien, mais
rien du tout de ce qu'il a fait, et je vois que machine pure, simple et
passive de différents motifs qui l'ont mû, loin d'avoir été
libre, il n'a pas même produit un seul acte exprès de sa volonté
: il a pensé, il a agi, mais il n'a pas agi plus librement qu'un
corps inerte, qu'un automate de bois qui aurait exécuté les
mêmes choses que lui"
DIDEROT, Eléments de physiologie, III,
6.
<<Ainsi croit le bébé aspirer
librement au lait, et l'enfant en colère vouloir la vengeance, et
le peureux la fuite. L'homme ivre, ensuite, croit que c'est par un libre
décret de l'esprit qu'il dit ce que, redevenu sobre, il voudrait
avoir tu : ainsi le délirant, la bavarde, l'enfant, et bien d'autres
de cette farine, croient que c'est par un libre décret de l'esprit
qu'ils parlent, alors pourtant qu'ils ne peuvent contenir l'impulsion qu'ils
ont à parler ; si bien que l'expérience elle-même montre,
non moins clairement que la raison, que les hommes se croient libres pour
la seule raison qu'ils sont conscients de leurs actions, et ignorants des
causes par quoi elles sont déterminées ; et en outre, que
les décrets de l'esprit ne sont rien d'autre que les appétits
eux-mêmes, et pour cette raison varient en fonction de l'état
du corps>>.
SPINOZA, Ethique, III, proposition II, scolie,
trad. B. Pautrat, Paris, Seuil, 1988, p. 211.
<<Aussi longtemps que nous ne nous sentons
pas dépendre de quelqu'un ou de quelque chose, nous nous estimons
indépendants : sophisme qui montre combien l'homme est orgueilleux
et despotique. Car il admet ainsi qu'en toutes circonstances il remarquerait
et reconnaîtrait sa dépendance dès qu'il la subirait
- son postulat étant qu'il vit habituellement dans l'indépendance
et qu'il éprouverait aussitôt une contradiction dans ses sentiments
s'il venait exceptionnellement à la perdre.
Mais si l'inverse était vrai, s'il était
vrai que l'homme vit constamment dans une dépendance multiforme,
mais s'estime libre quand il cesse de sentir la pression de ses chaînes
du fait d'une longue accoutumance ? S'il souffre encore, ce n'est plus
que de ses chaînes nouvelles : le "libre arbitre" ne veut proprement
rien dire d'autre que de ne pas sentir ses nouvelles chaînes>>.
NIETZSCHE.
"J'enrage d'être empêtré d'une
diable de philosophie que mon esprit ne peut s'empêcher d'approuver,
et mon coeur de démentir".
Lettre à Mme de Maux (?), fin septembre
1769.
"On est fataliste, et à chaque instant
on pense, on parle, on écrit comme si l'on persévérait
dans le préjugé de la liberté, préjugé
dont on a été bercé, qui a institué la langue
vulgaire qu'on a balbutiée et dont on continue de se servir, sans
s'apercevoir qu'elle ne convient plus à nos opinions. On est devenu
philosophe dans ses systèmes et l'on reste peuple dans son propos".
Réfutation d'Helvétius
"Toutes les pensées naissent les unes
des autres ; cela me semble évident. Les opinions intellectuelles
sont également enchaînées : la perception naît
de la sensation. De la perception la réflexion, la méditation,
le jugement. Il n'y a rien de libre dans les opérations intellectuelles,
ni dans la sensation, ni dans la perception ou la vue des rapports des
sensations entre elles, ni dans la réflexion ou la méditaion
ou l'attention plus ou moins forte à ces rapports, ni dans le jugement
ou l'acquiescement à ce qui paraît vrai".
Eléments de physiologie.
"De la vient que nous prenons à tout moment
la volonté pour la liberté. Si l'on pouvait supposer cent
mille hommes tous absolument conditionnés de même, et qu'on
leur présentât un même objet de désir ou d'aversion,
ils le désireraient tous, et tous de la même manière,
ou le rejetteraient tous, et tous de la même manière (...)
Si l'on pèse bien ces considérations, on sentira combien
il est difficile de se faire une notion quelconque de la liberté,
surtout dans un enchaînement des causes et des effets tel que celui
dont nous faisons partie"
Encylopédie, art. "Volonté".
Liberté et maîtrise de la nature
"Le règne de la liberté ne commence,
en réalité, que là où cesse le travail imposé
par le besoin et la nécessité extérieure ; il se trouve
donc, par la nature des choses, en dehors de la production matérielle
proprement dite. Tout comme le sauvage, l'homme civilisé doit lutter
avec la nature pour satisfaire ses besoins, conserver et reproduire sa
vie ; cette obligation existe dans toutes les formes sociales et les modes
de production, quels qu'ils soient. Plus l'homme civilisé évolue,
plus s'élargit cet empire de la nécessité naturelle,
parallèlement à l'accroissement des besoins ; mais en même
temps augmentent les forces productives qui satisfont ces besoins. Sur
ce plan, la liberté ne peut consister qu'en ceci : l'homme socialisé,
les producteurs associés règlent de façon rationnelle
ce procès d'assimilation qui les relie à la nature et le
soumettent à leur contrôle commun, au lieu de se laisser dominer
par lui comme par une puissance aveugle, l'accomplissant avec le moins
d'efforts possibles et dans les conditions les plus conformes à
leur dignité et à la nature humaine. Mais ce domaine est
toujours celui de la nécessité. C'est au-delà de ce
domaine que commence l'épanouissement de la puissance humaine qui
est son propre but, le véritable règne de la liberté.
Mais ce règne ne peut s'épanouir que sur la base du règne
de la nécessité. La réduction de la journée
de travail en est la condition fondamentale".
K. MARX, Le Capital, III, Paris,
Pléiade, p. 1487.
L'adversité fait-elle obstacle à la liberté ?
Le déterminisme universel : réalité scientifique ou hypothèse métaphysique ? Critique du déterminisme laplacien
"Dans un tourbillon de poussière qu'élève
un vent impétueux ; quel qu'il paraisse à nos yeux, dans
la plus affreuse tempête excitée par des vents opposés
qui soulèvent les flots, il n'y a pas une seule molécule
de poussière ou d'eau qui soit placée au hasard, qui n'ait
sa cause suffisante pour occuper le lieu où elle se trouve, et qui
n'agisse rigoureusement de la manière dont elle doit agir. Un géomètre
qui connaîtrait exactement les différentes forces qui agissent
dans les deux cas, et les propriétés des molécules
qui sont mues, démontrerait que, d'après les causes données,
chaque molécule agit précisément comme elle doit agir,
et ne peut agir autrement qu'elle ne fait".
Baron d'HOLBACH, Système de la nature.
"Nous devons envisager l'état présent
de l'univers comme l'effet de son état antérieur, et comme
la cause de celui qui va suivre. Une intelligence qui, pour un instant
donné, connaîtrait toutes les forces dont la nature est animée
et la situation respective des êtres qui la composent, si d'ailleurs
elle était assez vaste pour soumettre ces données à
l'analyse, embrasserait dans la même formule les mouvements des plus
grands corps de l'univers et ceux du plus léger atome : rien ne
serait incertain pour elle, et l'avenir, comme le passé, serait
présent à ses yeux. L'esprit humain offre, dans la perfection
qu'il a su donner à l'astronomie, une faible esquisse de cette intelligence.
Ses découvertes en mécanique et en géométrie,
jointes à celles de la pesanteur universelle, l'ont mis à
portée de comprendre dans les mêmes expressions analytiques
les états passés et futurs du système du monde. En
appliquant la même méthode à quelques autres objets
de ses connaissances, il est parvenu à ramener à des lois
générales les phénomènes observés, et
à prévoir ceux que les circonstances données doivent
faire éclore".
P.S. LAPLACE, Essai philosophique sur les probabilités.
"Déterminisme, dans son sens partiel, est
assurément un postulat méthodologique de la science à
notre échelle, lorsqu'elle isole un groupe de phénomènes
pour en débrouiller les lois.. (...) Au déterminisme toujours
partiel et toujours progressant visant à épuiser la diversité
des phénomènes sans jamais affirmer une entreprise achevée,
correspondent étroitement l'usage et la portée de la loi
scientifique, sur lesquels il n'y a pas de débats. (...) Mais l'affirmation
totalitaire du déterminisme universel, comme prise de position sur
le tout, sort du cadre de la méthode scientifique : elle est étrangère
à la science et elle lui est inutile. C'est proprement une hypothèse
métaphysique. Elle n'a tiré son crédit que d'une confusion
entre le déterminisme méthode, et le déterminisme
dogmatique.
J. ULLMO, La Pensée scientifique moderne,
Flammarion, 1958
La critique popperienne du déterminisme
Pour comprendre le texte suivant, il faut savoir que K. Popper distingue trois mondes : le Monde 1 (le monde de la Nature), le Monde 2 (celui de nos sentiments et états affectifs) et le Monde 3 (celui de l'esprit - des représentations intellectuelles).
<<Il n'y a aucun doute que la prise de conscience que l'homme est un animal et que le désir de nous voir faire partie de la nature soient l'argument philosophique fondamental en faveur du déterminisme laplacien et de la théorie de la fermeture causale du Monde 1. Je crois que la raison est juste ; si la nature était entièrement déterministe, le royaume des activités humaines le serait aussi. Il n'y aurait, en fait, aucune action, mais tout au plus l'apparence d'actions.
Mais l'argument opposé est également solide. Si l'homme est libre, au moins en partie, la nature l'est aussi ; et le Monde 1, physique, est ouvert. Et il y a toutes les raisons de croire l'homme libre, du moins en partie. Le point de vue opposé - celui de Laplace - mène à la prédestination. Il conduit à l'idée que, il y a des milliards d'années, les particules élémentaires du Monde 1 contenaient la poésie d'Homère, la philosophie de Platon et les symphonies de Beethoven, comme une graine contient la plante ; il mène à l'idée que l'histoire humaine est prédestinée et, avec elle, toutes les manifestations de la créativité humaine. Et la version de la théorie quantique est tout aussi mauvaise. Elle fait de la créativité humaine une question de simple hasard. Il y a sans doute un élément de hasard. Cependant, la théorie selon laquelle la création d'oeuvres d'art ou de musique peut, en dernière analyse, être expliquée en termes de chimie ou de physique me paraît absurde. Dans la mesure où la création musicale peut être expliquée, elle doit l'être, au moins en partie, en faisant intervenir l'influence d'autres musiques (qui stimulent aussi la créativité des musiciens) et, ce qui est plus important, en faisant intervenir la structure, les lois et les contraintes internes qui jouent un rôle si important dans la musique et dans tous les autres phénomènes du Monde 3 - lois et contraintes dont l'assimilation et parfois le refus sont d'une très grande importance pour la créativité des musiciens.
Ainsi, notre liberté, et surtout notre liberté de créer est soumise clairement aux restrictions des trois Mondes. Si Beethoven, par quelque infortune, avait été sourd de naissance, il ne serait pas devenu compositeur. En tant que compositeur, il soumit librement sa liberté d'inventer aux restrictions structurales du Monde 3. Le Monde 3, autonome, fut celui où il fit ses découvertes les plus grandes et les plus authentiques, libre qu'il était de choisir son chemin, comme un explorateur dans l'Himalaya, mais étant aussi limité à la fois par le chemin choisi jusque-là et par les suggestions et les restrictions internes du nouveau monde ouvert qu'il était en train de découvrir>>.
POPPER, L'Univers irrésolu. Plaidoyer pour
l'indéterminisme (1982), trad. R. Bouveresse, Ed. Hermann, p.105.
Il n'y a point de liberté sans lois
"Il n'y a donc point de liberté sans lois,
ni où quelqu'un est au-dessus des lois : dans l'état même
de la nature l'homme n'est libre qu'à la faveur de la loi naturelle
qui commande à tous. Un peuple libre obéit, mais il ne sert
pas ; il a des chefs et non pas des maîtres ; il obéit aux
lois, mais il n'obéit qu'aux lois et c'est par la force des lois
qu'il n'obéit pas aux hommes. Toutes les barrière qu'on donne
dans les républiques au pouvoir des magistrats ne sont établies
que pour garantir de leurs atteintes l'enceinte sacrée des lois
: ils en sont les ministres, non les arbitres, ils doivent les garder non
les enfreindre. Un peuple est libre, quelque forme qu'ait son gouvernement,
quand dans celui qui le gouverne il ne voit point l'homme, mais l'organe
de la loi. En un mot, la liberté suit toujours le sort des lois,
elle règne ou périt avec elles. Je ne sache rien de plus
certain".
J.-J. ROUSSEAU.