LA MATIERE ET L'ESPRIT


La conception spiritualiste de l'âme, forme du corps (Thomas d'Aquin)
Le problème de l'union de l'âme et du corps (Descartes)
L'opposition de la matière et de l'esprit : homo duplex (Hegel)
Primauté de l'esprit sur la nature (Hegel)
La puissance du corps (Spinoza)

Grandeur du matérialisme (La Mettrie)
Le naturalisme est le destin de la science européenne depuis l'époque de Hobbes (Husserl)
Homogénéité et hétérogénéité de la matière (Diderot)
Qu'est-ce que la matière (Russell) ?

Le matérialisme des Lumières (d'Holbach)


La conception traditionnelle de l'âme : le spiritualisme (Thomas d'Aquin)

Consultez les articles des Questions disputées sur l'âme de Thomas d'Aquin dans l'excellente bibliothèque Tradere (Editions du Cerf).

Descartes : l'affectivité et le problème de l'union de l'âme et du corps

La Scolastique attribuait à Platon et critiquait l'opinion selon laquelle l'âme serait aussi indépendante du corps qu'un pilote de son navire (E. GILSON, Discours de la méthode, texte et commentaire, Paris, Vrin, 1925, pp. 430-431).

"J'avais décrit, après cela, l'âme raisonnable, et fait voir qu'elle ne peut aucunement être tirée de la puissance de la matière, ainsi que les autres choses dont j'avais parlé, mais qu'elle doit expressément être créée ; et comment il ne suffit pas qu'elle soit logée dans le corps humain, ainsi qu'un pilote en son navire, sinon peut-être pour mouvoir ses membres, mais qu'il est besoin qu'elle soit jointe et unie plus étroitement avec lui pour avoir, outre cela, des sentiments et des appétits semblables aux nôtres, et ainsi composer un vrai homme".
DESCARTES, Discours de la méthode, V, in Oeuvres philosophiques, éd. F. Alquié, Paris, Vrin, 1963, t. 1, pp. 632-633.

"(...) toutes les fois que l'occasion s'en présentera, vous devrez avouer (...) que vous croyez que l'homme est un véritable être par soi et non par accident ; et que l'âme est réellement et substantiellement unie au corps, non par sa situation et sa disposition (...), mais qu'elle est unie au corps par une véritable union, telle que tous l'admettent, quoique personne n'explique quelle est cette union, ce que vous n'êtes pas tenu non plus de faire. Cependant vous pouvez l'expliquer comme je l'ai fait dans ma Métaphysique, en disant que nous percevons que les sentiments de douleur, et tous autres de pareille nature, ne sont pas de pures pensées de l'âme distincte du corps, mais des perceptions confuses de cette âme qui est réellement unie au corps : car si un ange était uni au corps humain, il n'aurait pas les sentiments tels que nous, mais il percevrait seulement les mouvements causés par les objets extérieurs, et par là il serait différent d'un véritable homme".
DESCARTES, Lettre à Regius, janvier 1642 (?) in Oeuvres philosophiques, ibid, t. 2, pp. 914-915.

"La nature m'enseigne aussi par ces sentiments de douleur, de faim, de soif, etc., que je ne suis pas seulement logé dans mon corps, ainsi qu'un pilote en son navire, mais, outre cela, que je lui suis conjoint très étroitement et tellement confondu et mêlé, que je compose comme un seul tout avec lui. Car, si cela n'était, lorsque mon corps est blessé, je ne sentirais pas pour cela de la douleur, moi qui ne suis qu'une chose qui pense, mais j'apercevrais cette blessure par le seul entendement, comme un pilote aperçoit par la vue si quelque chose se rompt dans son vaisseau ; et lorsque mon corps a besoin de boire ou de manger, je connaîtrais simplement cela même, sans en être averti par des sentiments confus de faim et de soif. Car en effet tous ces sentiments de faim, de soif, de douleur, etc., ne sont autre chose que de certaines façons confuses de penser, qui proviennent et dépendent de l'union et comme du mélange de l'esprit avec le corps".
DESCARTES, Méditation sixième in Méditations métaphysiques, éd. J.-M. et M. Beyssade, Paris, Garnier-Flammarion, 1979, pp. 179-181.

"Premièrement, donc, je remarque une grande différence entre ces trois sortes de notions, en ce que l'âme ne se conçoit que par l'entendement pur ; le corps, c'est-à-dire l'extension, les figures et les mouvements, se peuvent aussi connaître par l'entendement seul, mais beaucoup mieux par l'entendement aidé de l'imagination ; et enfin, les choses qui appartiennent à l'union de l'âme et du corps, ne se connaissent qu'obscurément par l'entendement seul, ni même par l'entendement aidé de l'imagination ; mais elles se connaissent très clairement par les sens. D'où vient que ceux qui ne philosophent jamais, et qui ne se servent que de leurs sens, ne doutent point que l'âme ne meuve le corps, et que le corps n'agisse sur l'âme ; mais ils considèrent l'un et l'autre comme une seule chose, c'est-à-dire, ils conçoivent leur union ; car concevoir l'union qui est entre deux choses, c'est les concevoir comme une seule. Et les pensées métaphysiques, qui exercent l'entendement pur, servent à nous rendre la notion de l'âme familière ; et l'étude des mathématiques, qui exerce principalement l'imagination en la considération des figures et mouvements, nous accoutume à former des notions du corps bien distinctes ; et enfin, c'est en usant seulement de la vie et des conversations ordinaires, et en s'abstenant de méditer et d'étudier des choses qui exercent l'imagination, qu'on apprend à concevoir l'union de l'âme et du corps.

J'ai quasi peur que votre Altesse ne pense que je ne parle pas ici sérieusement ; mais cela serait contraire au respect que je lui dois, et que je ne manquerai jamais de lui rendre. Et je puis dire, avec vérité, que la principale règle que j'ai toujours observée en mes études, et celle  que je crois m'avoir le plus servi pour acquérir quelque connaissance, a été que je n'ai employé que fort peu d'heures, par jour, aux pensées qui occupent l'imagination, et fort peu d'heures par an, à celles qui occupent l'entendement seul, et que j'ai donné tout le reste de mon temps au relâche des sens et au repos de l'esprit ; même je compte entre les exercices de l'imagination, toutes les conversations sérieuses, et tout ce à quoi il faut avoir de l'attention. C'est ce qui m'a fait retirer aux champs ; car encore que, dans la ville la plus occupée du monde, je pourrais avoir autant d'heures à moi, que j'en emploie maintenant à l'étude, je ne pourrais pas toutefois les y employer si utilement, lorsque mon esprit serait lassé par l'attention que requiert le tracas de la vie. Ce que je prends la liberté d'écrire ici à votre Altesse, pour lui témoigner que j'admire véritablement que, parmi les affaires et les soins qui ne manquent jamais aux personnes qui sont ensemble de grand esprit et de grande naissance, elle ait pu vaquer aux méditations qui sont requises pour bien connaître la distinction qui est entre l'âme et le corps.

Mais j'ai jugé que c'était ces méditations plutôt que les pensées qui requièrent moins d'attention, qui lui ont fait trouver de l'obscurité en la notion que nous avons de leur union ; ne me semblant pas que l'esprit humain soit capable de concevoir bien distinctement, et en même temps, la distinction d'entre l'âme et le corps, et leur union ; à cause qu'il faut, pour cela, les concevoir comme une seule chose, et ensemble les concevoir comme deux, ce qui se contrarie (...).

Enfin, comme je crois qu'il est très nécessaire d'avoir bien compris, une fois en sa vie, les principes de la métaphysique, à cause que ce sont eux qui nous donnent la connaissance de Dieu et de notre âme, je crois qu'il serait très nuisible d'occuper souvent son entendement à les méditer, à cause qu'il ne pourrait si bien vaquer aux fonctions de l'imagination et des sens ; mais que le meilleur est de se contenter de retenir en sa mémoire et en sa créance les conclusions qu'on en a une fois tirées, puis employer le reste du temps qu'on a pour l'étude, aux pensées où l'entendement agit avec l'imagination et les sens".
DESCARTES, Lettre à Elisabeth, 28 juin 1643, in Oeuvres philosophiques, éd. F. Alquié, Paris, Vrin, 1973, t. 3, pp. 44-48.


L'opposition de la matière et de l'esprit (Hegel)

«C'est seulement chez l'homme et dans l'esprit humain que cette opposition prend la forme d'un monde dédoublé, de deux mondes séparés : d'une part le monde vrai et éternel des déterminations autonomes, d'autre part la nature, les penchants naturels, le monde des sentiments, des instincts, des intérêts subjectifs, personnels. Nous voyons, d'une part, l'homme emprisonné dans la vulgaire réalité et la temporalité terrestre, accablé par les besoins et les tristes nécessités de la vie, enchaîné à la matière, courant après des fins et des jouissances sensibles, dominé et entraîné par des penchants naturels et des passions; d'autre part, nous le voyons s'élever jusqu'à des idées éternelles, vers le royaume de la pensée et de la liberté, nous le voyons plier sa volonté à des lois et déterminations générales, dépouiller le monde de sa réalité vivante et florissante pour le résoudre en abstractions, l'esprit n'affirmant son droit et sa liberté qu'en traitant sans pitié la nature, comme s'il voulait se venger des misères et des violences qu'elle lui avait fait subir. »
HEGEL


Primauté de l'esprit sur la nature (Hegel)

«Il nous est impossible de nous lancer ici dans l'examen de la question de savoir si l'on a raison de qualifier de beaux des objets de la nature, tels que le ciel, le son, la couleur, etc., si ces objets méritent en général cette qualification et si, par conséquent, le beau naturel doit être placé sur le même rang que le beau artistique. D'après l'opinion courante, la beauté créée par l'art serait même bien au-dessous du beau naturel, et le plus grand mérite de l'art consisterait se rapprocher, dans ses créations, du beau naturel. S'il en était vraiment ainsi, l'esthétique, comprise uniquement comme science du beau artistique, laisserait en dehors de sa compétence une grande partie du domaine artistique. Mais nous croyons pouvoir affirmer, à l'encontre de cette manière de voir, que le beau artistique est supérieur au beau naturel, parce qu'il est un produit de l'esprit. L'esprit étant supérieur la nature, sa supériorité se communique également à ses produits et, par conséquent à l'art. C'est pourquoi le beau artistique est supérieur au beau naturel. Tout ce qui vient de l'esprit est supérieur ce qui existe dans la nature La plus mauvaise idée qui traverse l'esprit d'un homme est meilleure et plus élevée que la plus grande production de la nature et cela justement parce qu'elle participe de l'esprit et que le spirituel est supérieur au naturel.»
HEGEL

Personne ne sait ce dont est capable le corps (Spinoza)

"Personne en effet ne connaît si exactement la structure du Corps qu'il ait pu en expliquer toutes les fonctions, pour ne rien dire ici de ce que l'on observe maintes fois chez les animaux qui dépasse de beaucoup la sagacité humaine[...] Nul ne sait, en outre, en quelle condition et par quels moyens l'Âme meut le Corps, ni combien de degrés de mouvement elle peut lui imprimer et avec quelle vitesse elle peut le mouvoir. D'où il suit que les hommes quand ils disent que telle ou telle action du Corps vient de l'Âme, qui a un empire sur le Corps ne savent pas ce qu'ils disent et ne font rien d'autre qu'avouer en langage spécieux leur ignorance de la vraie cause d'une action qui n'excite pas en eux d'étonnement [...]. Mais je demande à ceux qui invoquent l'expérience si elle n'enseigne pas que, si de son côté le Corps est inerte, l'Âme est en même temps privée de l'aptitude à penser? Quand le Corps est en repos dans le sommeil, l'Âme reste endormie avec lui et n'a pas le pouvoir de penser comme pendant la veille. Tous savent aussi par expérience, à ce que je crois, que l'Âme n'est pas toujours apte à penser sur un même objet, et qu'en proportion de l'aptitude du Corps à se prêter au réveil de l'image de tel ou tel objet, l'Âme est aussi plus apte à penser à tel ou tel objet. Dira-t-on qu'il est impossible de tirer des seules lois de la nature, en tant que matérielle, les causes des édifices, des tableaux et des autres choses de cette sorte qui n'existent que par la technique humaine, et que le Corps humain, s'il n'était conduit et déterminé par l'Âme n'aurait pas le pouvoir d'édifier un temple? J'ai déjà montré que l'on ne sait pas ce que peut le Corps ou ce qui se peut tirer de la seule considération de sa nature propre et que, très souvent, l'expérience oblige à le reconnaître, les seules lois de la nature peuvent faire ce qu'on eût jamais cru possible sans la direction de l'Âme; telles sont les actions des somnambules pendant le sommeil, qui les étonnent eux-mêmes quand ils sont éveillés. Je joins à cet exemple la structure même du Corps humain qui surpasse de très loin en ingéniosité tout ce que l'art humain peut bâtir, pour ne rien dire ici de ce que j'ai montré plus haut : que de la nature considérée sous une forme quelconque suit une infinité de choses".
SPINOZA, Ethique, Livre III, proposition 3, scholie


La Mettrie : grandeur du matérialisme

"L'excellence de la raison ne dépend pas d'un grand mot vide de sens (l’immatérialité), mais de sa force, de son étendue, ou de sa clairvoyance. Ainsi une âme de boue, qui découvrirait, comme d'un coup d'œil, les rapports et les suites d'une infinité d'idées, difficiles à saisir, serait évidemment préférable à une âme sotte et stupide, qui serait faite des éléments les plus précieux. Ce n'est pas être philosophe que de rougir avec Pline de la misère de notre origine. Ce qui paraît vil, est ici la chose la plus précieuse, et pour laquelle la Nature semble avoir mis le plus d'art et le plus d'appareil. Mais comme l'homme, quand même il viendrait d'une source encore plus vile en apparence, n’en serait pas moins le plus parfait de tous les êtres, quelle que soit l'origine de son âme, si elle est pure, noble, sublime, c'est une belle âme, qui rend respectable quiconque en est doué.
La Mettrie, L' Homme-Machine, Gallimard, 1981, pp. 145-146.


Le naturalisme est le destin de la science européenne (Husserl)

"Quant à ce qui regarde le "psychique" - ce reste que laisse apparaître la mise-de-côté du monde animal, et d'abord humain, à l'intérieur de la nature régionalement close - le rôle de modèle qui est celui de la conception physicienne de la nature et de la méthode des sciences de la nature fait voir en lui aussi ses effets, et ce d'une façon parfaitement saisissable, déjà du temps de Hobbes. On le remarque à ceci que l'âme se voit attribuer un mode d'être semblable dans son principe à celui qui est attribué à la nature, et que la psychologie se voit prescrire, en tant que théorie, un dépassement de la description en vue d'une « explication)} théorétique ultime, comme la biologie [...] Cette naturalisation de ce qui relève de l'âme se répand, en passant par John Locke, sur l'ensemble des temps modernes, jusqu'à aujourd'hui".
E.HUSSERL, La Crise des sciences européennes et la phénoménologie transcendantale, Gallimard, 1976, pp. 73-74.


La matière : homogénéité ou hétérogénéité (Diderot)

"Il n'y a qu'une manière possible d'être homogène. Il y a une infinité de manières différentes possibles d'être hétérogène. Il me paraît aussi impossible que tous les êtres de la nature aient été produits avec une matière parfaitement homogène, qu'il le serait de les représenter avec une seule et même couleur. Je crois même entrevoir que la diversité des phénomènes ne peut être le résultat d'une hétérogénéité quelconque, j'appellerai donc éléments les différentes matières hétérogènes nécessaires pour la production générale des phénomènes de la nature ; et j'appellerai la nature, le résultat général actuel, ou les résultats généraux successifs de la combinaison des éléments. Les éléments doivent avoir des différences essentielles ; sans quoi  tout aurait pu naître de l’homogénéité, puisque  tout pourrait y retourner. Il est, il a été, ou il sera une combinaison naturelle, ou une combinaison naturelle, ou une combinaison artificielle, dans laquelle un élément est, a été, ou sera porté à sa plus grande division possible".
Diderot, De l’interprétation de la nature, 58.


Qu’est-ce que la matière (Russell) ?

"On admet (ce qui n'est que partiellement vrai à présent) que les propriétés de l'eau peuvent se déduire de celles de l'oxygène et de l'hydrogène réunis conformément à la combinaison moléculaire de l'eau. Ainsi grâce à l'analyse, on en arrive à des lois causales qui sont à la fois plus vraies et plus efficaces que celles du sens commun, lequel suppose, lui, que toutes les parties de l'eau dont de l'eau. Nous pouvons dire que le mérite caractéristique de l'analyse que pratique le savant, c'est de nous permettre d'arriver à une structure telle que les propriétés du complexe peuvent se déduire de celles des parties. Elle nous permet d'arriver à des lois permanentes et non simplement momentanées et approchées. Ce n'est qu'un idéal partiellement vérifié jusqu'ici, mais le degré de vérification est abondamment suffisant pour justifier la science lorsqu'elle construit le monde avec des éléments infimes. De ce qui a été dit au sujet de la substance, je conclus que la science s'occupe de groupes d'« événements» plutôt que de changements d'« états» des « choses »".
B. RUSSELL, L'Analyse de la Matière, Payot, 1965, p. 223


D’Holbach : l’inhérence du mouvement à la matière implique qu’il n’est pas besoin d’une cause première pour expliquer la constitution du réel

Nous ne connaissons point les éléments des corps, mais nous connaissons quelques-unes de leurs propriétés ou qualités, et nous distinguons leurs différentes matières par les effets ou changements qu'elles produisent sur nos sens, c'est-à-dire, par les différents mouvements que leur présence fait naître en nous. Nous leur trouvons en conséquence de l'étendue, de la mobilité, de la divisibilité, de la solidité, de la gravité, de la force d'inertie. De ces propriétés générales et primitives il en découle d'autres, telles que la densité, la figure, la couleur, le poids, etc. Ainsi relativement à nous la matière en général est tout ce qui affecte nos sens d'une façon quelconque; et les qualités que nous attribuons aux différentes matières sont fondées sur les différentes impressions, ou sur les changements qu'elles produisent en nous-mêmes.
L'on n'a pas jusqu'ici donné de la matière une définition satisfaisante; les hommes trompés par leurs préjugés n'en ont eu que des notions imparfaites, vagues et superficielles. Ils ont regardé cette matière comme un être unique, grossier, passif, incapable de se mouvoir, de se combiner, de rien produire par lui-même; au lieu qu'ils auraient dû la regarder comme un genre d'êtres, dont tous les individus divers, quoiqu'ils eussent quelques propriétés communes telles que l'étendue, la divisibilité, la figure, etc., ne doivent cependant point être rangés sous une même classe, ni être compris sous une même dénomination.
Un exemple peut servir à éclaircir ce que nous venons de dire, à en faire sentir l'exactitude, et à en faciliter l'application: les propriétés communes à toute matière sont l'étendue, la divisibilité, l'impénétrabilité, la figurabilité, la mobilité ou la propriété d'être mue d'un mouvement de masse; la matière du feu, outre ces propriétés générales et communes à toute matières, jouit encore de la propriété particulière d'être mue d'un mouvement qui produit sur nos organes le sentiment de chaleur, ainsi que d'un autre mouvement qui produit dans nos yeux la sensation de lumière. Le fer, en tant que matière en général, est étendu, divisible, figurable, mobile en masse; si la matière du feu vient se combiner avec lui dans une certaine proportion ou quantité, le fer acquiert alors deux nouvelles propriétés, savoir, celles d'exciter en nous les sensations de la chaleur et de la lumière qu'il n'avait point auparavant, etc. Toutes ces propriétés distinctives en sont séparables, et les phénomènes qui en résultent, en résultent nécessairement dans la rigueur du mot.
Pour peu que l'on considère les voies de la nature; pour peu que l'on suive les êtres dans les différents états par lesquels, en raison de leurs propriétés, ils sont forcés de passer, on reconnaîtra que c'est au mouvement seul que sont dus les changements, les combinaisons, les formes, en un mot toutes les modifications de la matière. C'est par le mouvement que tout ce qui existe se produit, s'altère, s'accroît et se détruit; c'est lui qui change l'aspect des êtres, qui leur ajoute ou leur ôte des propriétés, et qui fait qu'après avoir occupé un certain rang ou ordre, chacun d'eux est forcé par une suite de sa nature d'en sortir pour en occuper un autre, et de contribuer à la naissance, à l'entretien, à la décomposition d'autres êtres totalement différents pour l'essence, le rang et l'espace.
Dans ce que les Physiciens ont nommé les trois règnes de la nature, il se fait à l'aide du mouvement une transmigration, un échange, une circulation continuelle des molécules de la matières; la nature a besoin dans un lieu de celles qu'elles avoient placées pour un temps dans un autre : ces molécules, après avoir par des combinaisons particulières constitué des êtres doués d'essences, de propriétés, de façons d'agir déterminées, se dissolvent ou se séparent plus ou moins aisément ; et en se combinant d'une nouvelle manière elles forment des êtres nouveaux. L'observateur attentif voit cette loi s'exécuter, d'une façon plus ou moins sensible, par tous les êtres qui l'entourent : il voit la nature remplie de germes errants, dont les uns se développent, tandis que d'autres attendent que le mouvement les place dans les sphères, dans les matrices, dans les circonstances nécessaires pour les étendre, les accroître, les rendre plus sensibles par l'addition de substances ou de matières analogues à leur être primitif. En tout cela nous ne voyons que des effets du mouvement, nécessairement dirigé, modifié, accéléré ou ralenti, fortifié ou affaibli en raison des différentes propriétés que les êtres acquiérent et perdent successivement; ce qui produit infailliblement à chaque instant des altérations plus ou moins marquées dans tous les corps (…).


L'homme se fait toujours le centre de l'univers ; c'est à lui-même qu'il rapporte tout ce qu'il y voit; dès qu'il croit entrevoir une façon d'agir qui a quelques points de conformité avec la sienne, ou quelques phénomènes qui l'intéressent, il les attribue à une cause qui lui ressemble, qui agit comme lui, qui a ses mêmes facultés, les mêmes intérêts, ses mêmes projets, sa même tendance, en un mot il s'en fait le modèle. C'est ainsi que l'homme ne voyant hors de son espèce que des êtres agissant différemment de lui, et croyant cependant remarquer dans la nature un autre analogue à ses propres idées, des vues conformes aux siennes, s'imagina que cette nature était gouvernée par une cause intelligente à sa manière, à laquelle il fit honneur de cet ordre qu'il crut voir, et des vues qu'il avait lui-même. Il est vrai que l'homme se sentant incapable de produire les effets vastes et multipliés qu'il voyait s'opérer dans l'univers, fut forcé de mettre une différence entre lui et cette cause invisible qui produis oit de si grands effets; il crut lever la difficulté en exagérant en elle toutes les facultés qu'il possédait lui-même. C'est ainsi que peu à peu il parvint à se former une idée de la cause intelligente qu'il plaça au-dessus de la nature pour présider à tous ses mouvements, dont il l'a cru incapable par elle-même: il s'obstina toujours à la regarder comme un amas informe de matières mortes et inertes, qui ne pouvait produire aucuns des grands effets, des phénomènes réglés dont résulte ce qu'il appelle l'ordre de l'univers..
D'où l'on voit que c'est faute de connaître les forces de la nature ou les propriétés de la matières que l'on a multiplié les êtres sans nécessité, et qu'on a supposé l'univers sous l'empire d'une cause intelligente dont l'homme fut et sera toujours le modèle; il ne fera que la rendre inconcevable lorsqu'il en voudra trop étendre les facultés; il l'anéantira ou la rendra tout à fait impossible, quand dans cette intelligence il voudra supposer des qualités incompatibles, comme il y sera forcé pour se rendre raison des effets contradictoires et désordonnés que l'on voit dans le monde: en effet nous voyons des désordres dans ce monde dont le bel ordre oblige, nous dit-on, de reconnaître l'ouvrage d'une intelligence souveraine; cependant ces désordres démentent et le plan, et le pouvoir, et la sagesse, et la bonté qu'on lui suppose, et l'ordre merveilleux dont on lui fait honneur.
On nous dira sans doute, que la nature renfermant et produisant des êtres intelligents, ou doit être intelligente elle-même, ou doit être gouvernée par une cause intelligente. Nous répondrons que l'intelligence est une faculté propre à des êtres organisés, c'est-à-dire, constitué et combinés d'une manière déterminée, d'où résultent de certaines façons d'agir que nous désignons sous des noms particuliers d'après les différents effets que ces êtres produisent. Le vin n'a pas les qualités que nous appelons esprit ou courage, cependant nous voyons qu'il en donne quelquefois à des hommes que nous en supposions totalement dépourvus. Nous ne pouvons appeler la nature intelligente à la manière de quelques-uns des êtres qu'elle renferme, mais elle peut produire des êtres intelligents en rassemblant des matières propres à former des corps organisés d'une façon particulière, d'où résulte la faculté que nous nommons intelligence et les façons d'agir qui sont des suites nécessaires de cette propriété. Je le répète, pour avoir de l’intelligence, des desseins et des vues, il faut avoir des idées ; pour avoir des idées, il faut avoir des organes et de ses sens, ce que l’on ne dira point de la nature ni de la cause que l’on suppose présider à ses mouvements. Enfin l’expérience nous prouve que les matières que nous regardons comme inertes et mortes prennent de l’action, de l’intelligence et de la vie quand elles sont combinées de certaines façons.
Baron d’HOLBACH, Le système de la nature, I, c. 3 et 5

 

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